De la (non-)mort du journalisme et de la confiance

Posted on 09/05/2011

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Il y a des jours où ce que vous ressentez, ce que vous pressentez, ce que vous avez envie d’écrire, ce que vous n’avez pas le temps de rédiger dans cette chronophagie ambiante vous tombe sous les yeux sous la plume d’un autre qui en plus le rédige 1000 fois mieux que vous ne l’auriez fait.

Cela m’arrive régulièrement mais en cette mi-journée de rentrée ce constat me frappe comme une évidence après avoir lu l’excellente introduction du dernier ouvrage d’Eric Scherer. Le présentant si bien d’ailleurs que je me demande si je vais aller l’acheter !🙂

J’ouvre d’ailleurs une parenthèse (en lien direct avec le contenu de son écrit) : pourquoi aujourd’hui rédiger un écrit papier qu’il faut aller acheter alors qu’il sera dans quelques temps en pdf sur le web ?…

Bon en même temps, le plaisir de tourner les pages d’un ouvrage qu’on apprécie n’a pas de prix…

Je referme la parenthèse.

Je pourrais m’arrêter là, après vous avoir dit de lire absolument cet article sur l’avenir du journalisme.

Mais dans le même temps, dans cette frénésie du « media snacking » qu’évoque Eric et dont je suis clairement une victime qui s’assume, je suis tombé sur cette étude AOL et Nielsen qui dans cette diapo ci-dessous précise une clé essentielle de l’avenir du journalisme : la confiance.

Pas une nouveauté en soi, mais la ré-affirmation d’une évidence qui dépasse chacun : non seulement désormais, l’Homo Connectus veut du contenu fiable, mais pour qu’il souhaite le partager avec d’autres, il exige que ce contenu soit vérifié, proche de lui et utile.

En quelque sorte l’association surprenante d’une grégarité et d’une pensée collective : je fais le choix de décider que telle information est vérifiée car j’identifie cette source qui me la propose comme source fiable. Je partage cette information et même cette source (s’il s’agit par exemple d’un simple RT) avec mes proches (followers, amis). Mais si mon profil est public, et par le biais du référencement, des hashtags et des moteurs de recherche, de façon consciente ou inconsciente, je les offre très souvent au plus grand nombre.

Et j’offre d’autant plus aisément cette information si elle me semble utile, par altruisme sans doute mais également (et sans forcément que je le revendique) par ce que (ou parce que) j’y gagne, devenant pour les autres un « veilleur éveillé », digne de confiance.

La confiance que je mets dans cette information et celui qui me la propose fait de moi quelqu’un en qui on peut avoir confiance, en quelque sorte un transmetteur sans défaut qui au contraire ajouterait, par la présence de ce label « de confiance », une valeur ajoutée non déformante à cette information transmise.

Mais attention, à celui qui trahira cette confiance, le préjudice image serait catastrophique. Et plus encore s’i l’erreur n’est pas assumée…

De même, ce qui est proche de moi, « hyperlocal » couvre à la fois un aspect géographique, voir géolocalisé (et par conséquent géolocalisable…) si je fais le choix de cette connexion, mais également une fonction sociale : cela m’intéresse, donc t’intéresse puisque nous échangeons et/ou que je suis un e-influenceur.

Et cela quelque soit le lieu où tu te trouves sur la planète : mon association (voire mon identification) à ta pensée, à ta réaction, à ton appréciation de cette information pouvant d’ailleurs tout autant se faire par opposition pour des individus connectés par antagonisme (nécessité de « connaître son ennemi »).

Dès lors quelle peut-être, doit-être, la place du journaliste dans ce maelström d’informations, cette sphère encombrée d’une « communication, science totalement inexacte qui n’obéit à aucune règle absolue » ?

Quelle place en particulier pour nous, journalistes de télévision, vacillant sur notre piédestal sous les coups de boutoir d’un auditoire revendicatif d’une information digne de ce nom? Un auditoire souvent désormais plus informés que nous car abreuvé jusqu’à plus soif par ce web qui fait si peur à tant d’entre-nous.

Quelle place ? La nôtre !

Celle de celui qui observe, écoute, recherche, vérifie, recoupe, rédige, propose. Comme hier. Mais avec les outils d’aujourd’hui en tentant d’anticiper sur les outils de demain.

Et avec la conscience du juste positionnement d’une information juste dans la frise chronologique de cette Histoire que nous vivons en temps réel.

Non ce n’est pas une aberration de faire aujourd’hui un reportage bien anglé d’une minute trente pour le média télévisé qui le diffusera à l’heure prévue, plus tard dans la journée.

Oui c’est une aberration de ne pas le mettre en ligne dès qu’il est monté et d’attendre sa diffusion télévisuelle pour le proposer à l’internaute.

Oui c’est une aberration de ne pas préparer la « coquille d’information » dans laquelle ce reportage peut/doit être intégré sur le web.

Oui c’est une aberration pour l’équipe (rédacteur, JRI, voire monteur, chef d’édition, documentaliste) qui aura travaillé sur ce reportage de ne pas compléter cette coquille d’information par des éléments de présentation, de contexte, de réflexion : photos, infographies, liens hypertextes, bonus audios, bonus vidéos.

Oui c’est une aberration de ne pas prolonger la vie de cette information au-delà de sa diffusion télévisuelle par un échange avec les internautes à travers blogs et réseaux sociaux pour affiner, développer voire même corriger cette information.

Mais comme le précise Eric Scherer (qui va finir par croire que je lui fais de la lèche !), le journaliste désormais doit accepter que le journalisme qu’il pratique  soit « un journalisme augmenté de beaucoup plus de transparence et d’humilité quant à ses pratiques, son métier, ses coulisses, ses enquêtes, ses sources, ses connexions, etc. »

Mais avant d’accepter tout cela, il y a urgence, très grande urgence à expliquer réellement et sereinement aux journalistes cette évidence : l’information de Papa a disparu à l’aube du 21ème siècle. Là où vit encore la majorité des rédactions et de leurs responsables autant que de leurs troupes.

Expliquer, montrer, démontrer.

Les faits. Le maelström. Les outils (Twitter c’est quoi, Facebook à quoi ca sert, pourquoi s’en servir, comment s’en servir, etc.). Pour cela il faut du temps et des moyens. D’abord pour sensibiliser. Ensuite pour expliquer. Puis pour expérimenter. Enfin pour approprier.

Eric précise : « formation indispensable, esprit d’entreprise recommandé« .

Mais la notion de temps ne doit pas devenir une notion d’urgence absolue.

Griller les étapes de l’apprentissage du web au profit d’une marche forcée au motif qu’elle est la clé de notre survie me fait penser à la fable du scorpion porté par la grenouille : nous mourrons tous ensemble, la grenouille (les journalistes et ceux avec lesquels ils travaillent) inquiète face au courant qu’elle appréhende avec difficulté mais confiante dans sa capacité à rejoindre l’autre rive, piquée par le scorpion (certains, inquiets de notre lenteur supposée face à la rapidité avec laquelle évolue la société de l’information) impatient par nature voulant aller plus vite, trop vite.

Je ne doute toutefois pas que le scorpion, animal qui a traversé les pires cataclysmes, ne s’en sorte finalement… Lui.

Alors oui, il nous faut évoluer, apprendre, le mieux et le plus vite possible un métier en pleine redéfinition. Mais en prenant garde de ne perdre personne en chemin.

Pour cela il faut du temps. Et des moyens. Humains et financiers. Pour mettre en place des actions de présentation, d’explication, de formation. Bien en amont de la mise en pratique. Et en parallèle, il faut apporter du sang neuf, ces jeunes journalistes en formation (par exemple à Metz), souvent déjà vieux routiers du web, maitrisant tout autant l’infographie que le montage virtuel, l’écriture des lignes de code que la rédaction d’un texte, la pertinence du choix de liens hypertextes que celle d’un CMS selon le contenu à proposer à l’internaute.

« C’est une bonne période pour les journalistes, car il n’y a jamais eu autant d’appétit pour l’info ! C’est une période enthousiasmante pour des journalistes révolutionnaires et responsables, subversifs et numériques ! Le journaliste ne peut être le spectateur d’une révolution en train de se faire, où son plus grand ennemi est lui-même, s’il ignore les bouleversements en cours. Il ne peut plus se retrancher de cette nouvelle conversation mondiale et rester sur un piédestal qui n’existe plus. »

Eric Scherer a raison. Mais les moyens suivront-ils à France Télévisions ?

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